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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Une étrange impression

Auteur :

Vincent Pelloux

Categories : Nouvelles
Date de parution : 18/09/2021

Extrait
(4 avis)
Couverture
Une étrange impression

Une étrange impression

Lundi 20 mars 2021

Chère Giulia

Tout d’abord un très grand merci d’être venus d’Aix-en-Provence avec Tristan pour assister à l’inhumation de Papa. Votre présence et vos mots de réconfort sur lui m’ont beaucoup touchés. C’est fou quand on y pense ! Se perdre de vue cinq ans et retrouver intacte notre amitié au moment où on en a le plus besoin. Pour répondre à ton message téléphonique, non, je n’éprouve pas de tristesse. De curieux phénomènes ont eu lieu entre la mort de Maman l’an dernier et celle de Papa cette année qui m’ont apaisé. C’est à cela que je faisais allusion lorsque nous nous sommes dit au revoir le jour de l’inhumation. Comme je te l’avais dit au téléphone, Papa était atteint d’une maladie neurodégénérative. C’est moi qui avait du l’annoncer à Philippe et à Blanche après avoir emmenés mes parents à l’hôpital consulter le gériatre.

Louis ouvrit la porte. Philippe et
Blanche lui sourirent et, après les embrassades d’usage, entrèrent. Caroline vint les saluer puis elle les invita à passer au salon où elle avait préparé des tasses et du café. Elle se retira, préférant les laisser seuls pour régler cette affaire de famille. Ils s’installèrent tous les trois à la grande table au bout de la pièce. Philippe regarda autour de lui le papier peint ocre et la moquette bleue de Prusse. Il savait que son frère et sa belle-sœur avaient pris le goût des couleurs vives depuis leurs deux ans de coopération au Honduras.
- Tu as fait un nouveau pastel, demanda-t-il en désignant du menton un cadre au mur ?
- Oui, répondit Louis, c’est ma dernière œuvre. Je l’ai appelée « Noël républicain ». Je me suis inspiré d’une photo prise au supermarché où ils avaient aligné des sapins floqués bleus, blancs et rouges.

-Très réussi, déclara Blanche.
S
ilence.
Louis servit le café, croisa les bras et baissa la tête.
- Je vous ai demandé de venir pour vous
annoncer une bien triste nouvelle. Je vous ai dit il y a quelques semaines que nous allions au service de gériatrie de l’hôpital pour un deuxième diagnostic pour la maladie neurodégénérative suspectée chez Papa.
Il releva la tête, son frère et sa sœur le fixaient avec anxiété.
- Le diagnostic a été confirmé par le gériatre. Papa est atteint d’une paralysie supra-nucléaire progressive. Il s’agit d’une dégénérescence du cervelet et du tro
nc du cerveau.
Louis marqua un temps, respira profondément et reprit :
-
Papa va perdre l’usage de ses jambes, de ses mains, de la parole et de la déglutition. D’après le médecin il lui reste entre quatre et sept ans d’espérance de vie. Il ne mourra pas de la maladie directement mais de ses effets : soit il fera une chute grave, soit il s’étouffera en mangeant car les fausses routes vont se multiplier.
- Les fausses routes ? Interrogea Philippe.
- Oui, la nourriture passe dans ses poumons au lieu d’aller dans son œsophage.
- Comme cet été ? Demanda Blanche.
- Oui.
Un silence pesant s’installa pendant que Louis revoyait la scène. Lors de leur séjour en vacances
avec Caroline et les enfants, son père avait failli s’étouffer pendant un repas avec un morceau de pomme de terre. Alors qu’il mangeait comme d’habitude au lance-pierre, Louis, qui mangeait en face de lui, l’avait vu s’arrêter de manger, tête baissée. Il lui avait demandé si quelque chose n’allait pas et, en voyant son visage devenir violet et ses lèvres bleuir, s’était précipité vers lui. Il était en train de s’étouffer. Sa mère, paniquée, s’était mise à hurler de terreur, Blanche aussi. Pendant que Louis essayait de faire le geste de Heimlich, il avait demandé à Caroline d’appeler les secours. Ne sachant pas vraiment comment s’y prendre, il avait comprimé par saccades les poumons de son père en le saisissant à bras-le-corps, de manière inefficace, sans parvenir à faire sortir le morceau qui l’étouffait. Au bout d’un moment il avait été rassuré en entendant son père lui hurler « Tu me fais mal ! » et l’avait fait asseoir sur un fauteuil. Sur les conseils des pompiers que Caroline avait eu au téléphone, on l’a fait tousser et le morceau de pomme de terre était sorti tout seul. Par précaution les pompiers, intervenus rapidement, l’avaient emmené à l’hôpital de Gap. Blanche les y avait conduit avec sa mère. Lorsqu’ils étaient arrivé, il avait sa tête des mauvais jours, pestant contre son hospitalisation, inutile selon lui pour un petit bout de pomme de terre ! Avait suivi un long lamento sur les dépenses inutiles que cela engendrait et qui agrandissaient le trou de la Sécu. Blanche lui avait alors expliqué que par précaution on allait lui faire une radio des poumons pour vérifier qu’il n’y ait pas d’infection pulmonaire et qu’il allait devoir rester quelques jours en observation. Le visage de leur père avait viré au rouge-brique et il avait vigoureusement protesté en agitant ses bras, déclarant au passage qu’il ne voyait pas pourquoi il était en gériatrie. Louis allait lui répondre que c’était logique à 79 ans d’être mis dans ce service et non en pédiatrie, lorsque leur mère, toute pâle, avait pris doucement la main de son mari et lui avait dit : « J’ai eu très peur quand tu est devenu violet, tu ne pouvais plus respirer. J’ai eu peur de te perdre. » Elle avait ajouté doucement : « Ne pars pas sans moi, tu n’en as pas le droit ! ». L’effet avait été immédiat et son époux, brusquement calmé, lui avait serré tendrement la main.
- Comment as-tu soupçonné la maladie ? demanda Philippe,
tirant Louis de sa rêverie.
- Ce n’est pas moi mais le gériatre de Gap. Lors
de l’hospitalisation, il est venu discuter avec nous. Avec Blanche et Maman on a évoqué ses chutes de plus en plus fréquentes, ses fausses routes, sa manière de se laisser tomber dans un fauteuil au lieu de s’y asseoir. Il a proposé une première consultation pour trois semaines après. C’est lui qui a posé le premier le diagnostic de la maladie, leur médecin des Hautes-Alpes m’a renvoyé par mail le compte-rendu qu’il avait fait. Le gériatre demandait un deuxième diagnostic, c’est pour cela que je les ai emmenés à l’hôpital de Maincourt. D’après Papa, il lui avait fait remarquer qu’il n’arrivait pas à lever les yeux vers le haut, ce qui est un des symptômes de la maladie.
-
Il n’y a aucun moyen de soigner cela, des médicaments, une opération ? Demanda Blanche.
- Non, c
’est irréversible, il n’existe aucun traitement pour arrêter ou ralentir l’évolution de la maladie. On arrive aujourd’hui, d’après le gériatre, à soigner les maladies qui se situent en périphérie du cerveau, pas celles qui, comme ici, se passent à l’intérieur. Ce saloperie va évoluer à son rythme, peut-être avec des phases plus lentes dans l’évolution, parfois des phases plus rapides. Mais l’issue est inéluctable. On peut mettre en place de la kiné et de l’orthophonie pour essayer de l’aider mais cela ne permettra pas de le guérir.
-
Il va garder toutes ses facultés mentales ?
- Oui et non. Ce n’est pas la maladie d’Alzheimer, il se souviendra toujours de qui nous sommes, de nos enfants, de ses amis et des membres de la famille. Par contre il aura des pertes de mémoire immédiate. C’est d’ailleurs ce qui rend cette maladie immonde c’est qu’il restera parfaitement conscient jusqu’au bout.
Philippe baissa la tête et fixa longuement sa tasse. Blanche regardait droit devant elle
en enroulant nerveusement une mèche de ses cheveux châtains autour de son index. Louis vit ses lèvres trembler légèrement. Il savait ce qu’ils ressentaient. Lui aussi avait reçu ce coup de poignard dans le ventre à l’annonce de la nouvelle. On a beau savoir que ses parents doivent mourir un jour, on n’y prête pas vraiment attention mais là, le compte à rebours était amorcé. L’échéance était donnée, posée, avec une implacable rigueur.

           J’ai jugé i
nutile de leur raconter l’attitude odieuse de la gériatre de Maincourt qui avait confirmé le diagnostic et ajouté sur un ton négligent « Vous regarderez ce que c’est sur Internet ! ». J’ai alors bondi sur ma chaise (tu connais mon caractère !) et lui ai expliqué sèchement que c’était à elle d’expliquer la maladie, que mes parents de toutes les façons n’avaient pas Internet. Aussitôt, furieuse de devoir faire son travail, elle avait expliqué en hurlant et en assenant sans aucune précaution ce qui attendait Papa, l’aggravation des symptômes, les fausses routes, l’issue finale et violente dont je t’ai parlée. Elle avait terminé en lui annonçant qu’il finirait certainement en maison de retraite pour ménager le reste de sa famille. Mes parents, Caroline et moi étions hébétés devant tant de violence. Nous sommes sortis presque sans lui dire au revoir. Aussitôt j’ai demandé à mon frère et à ma sœur de venir chez moi pour leur annoncer et organiser l’aide de nos parents. Ma mère était épuisée par les nuits blanches qu’elle passait à s’inquiéter des chutes de Papa qui se levait fréquemment pour aller aux toilettes la nuit, elle disait qu’elle n’arrivait plus à faire la cuisine ni le ménage.

Chers lecteurs, Voici une nouvelle encore une fois inspirée de mon vécu. J'espère qu'elle vous plaira et incitera un éditeur à la publier.

Amicalement à tou.te.s.

 

Commentaires

Théri Stéphane
Stéphane Theri
18/09/2021
.E
.C
Des mots vrais sur les affres de la vie et la maladie et sur l'impuissance de l'humain sur l'irrévocable. Un texte sans fioritures sur un moment difficile et vrai de la vie. Courageux , bravo Vincent.
Mallard Noëlle
Bigoudaine
23/09/2021
.E
.C
Il est très difficile de voir nos parents décliner : nos échanges ne sont et ne seront plus jamais les mêmes... J'ai ressenti tant d'émotions en lisant votre texte Vincent! Merci
Ngijol Félicité
FKN
24/09/2021
.E
.C
Oh merveille! Quel plaisir dans cette lecture. La finesse des mots, la pudeur mêlée de naturalisme , la fragilité et cœur du narrateur, tout cela fait contribué à donner au récit une texture littéraire savoureuse. Bravo! Et de voir la photos de tes parents en couverture, un battement de plus pour le cœur.
Dubois Clément
Un été 42
27/09/2021
.E
.C
Un peu triste mais touchant.
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