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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Qu'importe le chemin

Auteur :

MARTINE MAGNIN

Categories : Ouvrage autobiographique
Date de parution : 10/11/2020

Extrait
(3 avis)
Couverture
Qu'importe le chemin

« À nous, parents inquiets et ignorants, la recherche fébrile dans les dictionnaires médicaux, le décryptage impossible des graphiques d’électro-encéphalogrammes et l’interprétation plus que hasardeuse des bilans biologiques. Le regard froid et technique des médecins blasés, leur arrogance expérimentée, hautaine et fuyante. De l’autre côté, la maladresse et l’extrême compassion des amis et de la famille n’arrangeaient rien. Leur compassion maladroite et pesante nous hérissait, on s’empêchait de les repousser avec brusquerie, ce n’était pas le moment de parler ou de partager, c’était juste le moment de comprendre et de se battre. C’était le moment de crier en silence. »

 

Un jour, en rentrant de vacances, Alexandre, 8 ans, fait une crise. Panique générale. La vie bien ordonnée de sa mère s’effondre.

Qu’importe le chemin retrace le combat à contre-courant d’une mère et de son fils. Diagnostiqué épileptique, Alexandre sera un petit garçon fragile et sensible, puis un jeune homme en proie à de lourdes addictions qui lui feront connaître les tourments de la rue et la violence de l’enfermement psychiatrique. Sa mère sera présente à chaque instant.

Sans jamais céder au désespoir ni au fatalisme, Martine Magnin livre un témoignage poignant et sincère sur l’amour d’une mère face à un enfant en dérive.

EXTRAITS : 

 

1/ Pendant ces temps délicats, je décide donc d'articuler ma relation avec Alexandre autour de quelques règles simples et modestes pour pouvoir maintenir et surtout sauvegarder l'essentiel du minimum possible :
- Ne pas couper les ponts avec lui, ne pas rompre le contact.
- Lui proposer une place à la maison avec sa différence et ses amis.
- Le rassurer, dans la mesure du possible, lui rappeler qu'un autre mode de vie existe, le nôtre par exemple, et que cet autre chemin n'est pas obligatoirement à rejeter d'office, car il a aussi ses avantages et ses bons moments.
- Inventer un prétexte crédible pour le voir, vérifier sa santé, son moral, l'accueillir...
- Initier un rituel acceptable pour lui comme pour moi.
Et égoïstement aussi, ME rassurer sur sa santé et une fois rassérénée, me permettre de continuer à travailler et à materner Lola de manière à peu près convenable.
D'où la mise en place du projet Brunch Punck, chaque samedi, dans notre duplex « petit-bourgeois », de 12 à 15 heures (pas trop tôt, car c'est une race qui se lève tard, et pas trop longtemps pour tenir le coup...).
C'était mon idée, une idée parmi d'autres, mais une idée qui a marché plusieurs mois et qui a peut-être contribué à éviter le pire. Un brunch raffiné et généreux, un moment tranquille pour Alexandre et trois ou quatre de ses copains au maximum, garcons ou filles, garcons la plupart du temps, dont un habitué permanent nommé Squelette, un dessinateur surdoué, un vrai artiste écorché vif, très émouvant, tellement blême et maigre, qu'il en devenait translucide. Est-il encore vivant aujourd'hui ? Je l'ignore. Et les autres, où sont-ils maintenant ?


J'imposais une seule interdiction : pas de rat chez moi, ni sur soi, ni même caché. Tout simplement parce qu'ils me terrifient trop. On laisse les rangers et les Doc Marteens maculées à l'entrée, on garde ses chaussettes, trouées ou non, les crêtes ou autres déguisements sont autorisés, dont les Iroquois multicolores, les vêtements noirs et écossais rapiécés, les épingles à nourrice en piercing et les cigarettes roulées indispensables. On entrouvrira juste les fenêtres pour ne pas s'asphyxier. On gardera même les couteaux à cran d'arrêt sur soi, ils ne me font pas peur. Beaucoup moins que les rats ! Chacun ses faiblesses !
Ils se régalèrent sans limitation de muffins, de toats grillés, de tartes tièdes aux pommes, de confitures, d'oeufs brouillés, de saucisson, de saumon fumé, de thé Darjeeling, sur une vraie nappe brodée, avec une vraie jolie vaisselle. Cette initiative, pluriculturelle, dura presque un an et demi, rendez- vous hebdomadaires précieux pour eux comme pour moi. La plupart des jeunes punks qui venaient avaient coupé tout contact avec leurs parents, volontairement ou contraints et rejetés. Certains allaient à peu près bien, d'autres vraiment très mal, malades, déprimés, malheureux et découragés, mais néanmoins gentils et solidaires entr'eux, une sorte de fratrie de l'errance et de la catastrophe. Je transformais peu à peu ma colère et ma défiance en compassion et j'étais moins tendue.
Même si le mot Punck en anglais signifie voyou, je les trouvais plus proches de l'idée que je me faisais de pseudo descendants pacifistes des hippies de notre jeunesse. Ce qui, d'après moi, n'était pas le cas des groupes Skinhead, crânes rasés, allures baraquées et comportement fasciste agressif, totalement nazis et terrifiants. Cela étant je n'étais pas une spécialiste des mœurs des groupes de marginaux et je me rassurais comme je pouvais...
Pendant ces moments privilégiés, certains de ces invités, comme libérés, me noyaient sous un déluge de mots et de confidences, d'autres restaient presque mutiques. Ils avaient tous le teint gris, des cernes, les lèvres gercées, les ongles longs et noirs ou rongés au sang, et même des cicatrices de bobos mal soignés. Leurs timides sourires révélaient des dents couleur ocre en touches de piano. Mais ce n'était pas le plus important. Lorsqu'ils se détendaient, ils me parlaient de leur famille souvent lointaine et décousue, de leurs frères ou sœurs anciennement proches, de leur mère empêchée, de leur père en colère. Ils étaient souvent mélancoliques et amers, presque toujours attendrissants, rarement rancuniers, plutôt fatalistes. À la maison, contrairement à leur éthique de rebelles de base et à leurs phrases cultes, ils n'étaient ni négatifs ni vindicatifs, juste de jeunes adultes déjà usés.
Qui a déjà parlé de la nostalgie des Punks ? Ce serait un joli sujet à traiter.
Alex et ses copains ne manquèrent aucun samedi, jamais, et firent même souvent un petit effort très méritoire de présentation... Ils me parlaient de leurs délires musicaux, de leurs concerts, de leurs plans pleins d'embrouilles pour se loger, des squats devenus impossibles, de leur dernier et lointain contact avec un parent, de leur vie sans vrai projet. Le ton était calme, ce temps du brunch était un cadeau pour tous. C'était, je m'en rends compte avec le recul, des moments intenses et privilégiés. Si je n'avais pas peur du ridicule, je dirais même qu'il y avait une certaine dimension magique dans ces rendez-vous. Le fait d'un rituel répété, d'un espace-temps d'acceptation partagé et protégé en dehors de tout, la force d'une paix rare et précieuse pour contrer toutes les mauvaises ondes et adoucir les galères qu'ils rencontraient dans leur vie de tous les jours.
Je commençais à repérer les goûts de certains d'entre eux, Nounours aimait le miel et le chocolat, Squelette se serait damné pour des oeufs brouillés ou du saucisson, Denis Grr arrêtait de râler et de bougonner pour se mettre à ronronner dès qu'il avait une brioche ou un muffin devant lui. Crâne d'œuf, et ses affreux piercings, ouvrait des yeux démesurés et regardait tout comme s'il était devant une vitrine de noël, sans jamais prononcer une seule parole.
Je ne les ai jamais critiqués, ils ne m'ont jamais agressée, ni verbalement ni autrement. Ils partaient le ventre plein et insistaient pour un dernier baiser qui sentait la cigarette ; je les sentais émus de ces quelques heures paisibles à l'abri, au chaud, presque en famille. Mais émue, je l'étais également. Leur présence était aussi bouleversante et désarmante que leur refus des codes habituels. Les rares filles qui les accompagnaient parfois étaient soit les plus silencieuses soit les plus gouailleuses. Avec leur maquillage noir outré, leurs cheveux corbeau, leur courte jupe plissée en tartan rouge volontairement rapiécé, leurs bas en grosse résille noire déchiquetée dans des godillots lourdauds, elles semblaient encore plus dangereusement en état d'errance que les garçons, en rupture totale, souvent sur la défensive et au bord d'une déchéance tant physique que psychique. Je percevais une vraie douleur derrière leur air faussement aguerri et ne trouvais aucune passerelle possible pour communiquer réellement avec elles, ni adoucir leur rogne. J'étais une femme, une mère, une petite bourge, je représentais certainement tout ce qu'elles fuyaient ou tout ce qui leur était le plus douloureux.
Ces rendez-vous hebdomadaires étaient notre secret, un cadeau étrange que l'on se faisait réciproquement. Je n'en parlais à personne, seule Lola était au courant, et je ne pense pas non plus qu'ils en parlaient autour d'eux. Non par honte, mais pour garder à ces moments fragiles leur caractère intime. Je ne leur ai jamais donné d'argent, c'était notre accord de base, mais à chaque fois un grand sac de douceurs diverses pour leurs fringales et un peu de linge propre. En vérité, ils ne demandaient jamais rien, ils n'ont jamais rien volé non plus. Souvent Lola était avec nous, son père voyageait beaucoup pour son travail à cette époque et elle passait peu de week-ends avec lui. Elle m'aidait à préparer nos brunches et ne semblait jamais être inquiète de ces grands ados en rupture de bonheur. Elle passait ces moments étonnants avec son frère et ses copains apparemment sans réticence, puis reprenait le cours de son week-end de jeune fille de bonne famille. Quelle talentueuse Lola, elle a toujours su tout faire !

 

2/ Il me reçut, avec, à ses côtés, un jeune assistant inutile, vilain comme un reproche avec ses oreilles décollées, et béat comme une huître, qui tentait de se donner des airs d'importance...
Derrière ses lunettes en écaille, le Professeur me lança un regard vitreux, bref et sans chaleur. « Bien, bon, hum, en clair ... » C'en était fini de la désinvolture de l'enfance, Alexandre était atteint d'une maladie neurologique appelée Épilepsie (c'était juste une confirmation) pour de longues années certainement, (c'était un bonus), mais le traitement, maintenant très au point, m'affirmait-il, devrait lui permettre de vivre normalement... (ben voyons !). Le ton et les mots de cette phrase sonnaient faux. En fait, j'entendais « C'est fichu, mais ce n'est pas grave, vous verrez on s'y habitue très bien... »
Même si je m'attendais déjà au pire, même si j'avais déjà renoncé à croire à une hypothétique guérison ou même amélioration, je me sentais anéantie. Je me tassais sur moi-même, écrasée par ces paroles dont je mesurais déjà l'énormité, mais surtout choquée par cette autosatisfaction pontifiante et par le poids définitif et sans appel de cette sentence. En vérité, j'avais déjà pu le constater, ce traitement très au point agissait comme une vraie massue, Alexandre était abruti, vanné, sans ressort, il tenait à peine debout. On était loin, vraiment très loin, d'une normalité, ou d'un état acceptable... Si cela suffisait à ce petit professeur teigneux et prétentieux, pour Alexandre, pour moi, c'était une condamnation sans espoir, c'était intolérable, j'étais abasourdie et révoltée par tant de suffisance. La condescendance de ce gourou d'un autre âge était insultante. Grrr !
Je reprends à mon compte une phrase de Ionesco qui dit que : « Les médecins consciencieux devraient souffrir ou mourir avec le malade s'ils ne peuvent guérir ensemble. » Je suis sûre que ça influerait lourdement sur leur sentiment de suffisance et de toute puissance.

Quelques semaines auparavant, notre Alexandre était un magnifique petit garçon heureux, gai, tonique, curieux, charmeur. Un enfant sans souci, un enfant normal. On nous rendait un enfant malade, définitivement malade. Et puis on s'excusait, mais l'heure tournait et les autres parents de malades attendaient de pouvoir rencontrer le Maître...
Voilà. Tout était dit. Alexandre allait pouvoir rentrer chez lui d'ici la fin de la semaine. Il fallait entre temps que j'apprenne à faire les piqûres nécessaires en cas de crises trop violentes ou trop longues, une ordonnance pour la pharmacie, un mot dans une enveloppe scellée pour la pédiatre de la famille. « Au revoir, Madame, on vous a assez vue, si vous pouviez éviter de poser des questions inutiles, ce serait bien... »
Ce traitement était une imposture du « mieux-être » : Librium, Valium, Gardénal, Rivotril, Tégretol, on tâtonnait, on avait essayé et on essaierait encore un peu de tout, sans conviction ni logique apparente.
J'avais le ventre retourné, la respiration coupée, mes larmes coulaient sans fin. Il fallait que je me reprenne avant de monter dans sa chambre. Pourvu qu'Alexandre ne se rende pas compte de ma détresse.
Enfouie dans mes inquiétudes, je savais bien sûr que je n'étais pas la seule dans mon cas, ni à la vérité la plus malheureuse, tous les parents autour de moi devaient l'être aussi, il y avait certainement des centaines d'enfants, ou des milliers, encore plus gravement malades que lui. Je le savais, mais ça ne me remontait pas pour autant le moral, ça me rendait peut-être plus humble, c'est tout. Devant la maladie d'un enfant, on se sent de toutes les façons si démuni et si impuissant... Devant un enfant malade, le désarroi des parents est total, on ne fait pas le poids. Et puis, je n'avais même plus assez de tonus en moi pour réfléchir intelligemment ou me rebeller utilement.
Encore abasourdie, je montais lentement au troisième étage où était située sa chambre, mais le lit était vide, il n'était pas là. L'infirmière Castafiore, attentive et compatissante devant mon air troublé et mon teint livide, tenta de me rassurer et de me réconforter. Elle me dit qu'il allait bientôt rentrer de son énième électro. Sa chambre était la troisième sur la droite dans le couloir, il avait une chambre pour lui tout seul, un hasard, car beaucoup d'autres étaient des chambres doubles. Le sol du long couloir était recouvert d'un antique lino gris, jaspé, poisseux et usé par les passages répétés des charriots métalliques, des sabots plastiques des soignants et les pas vaincus des parents. 

Commentaires

TOPSCHER Nelly
Nelly78114
12/11/2020
.E
.C
Le sujet me plait et pour avoir déjà lu cette auteure, je suis certaine que son roman fait passer des tonnes d'émotions.
rabiller delphine
Delphine 83
13/11/2020
.E
.C
bienvenue sur pas vu pas lu .tous ces mots me parlent ayant vécue avec ma fille ce genre de situation en neurologie, je suis très curieuse d 'en savoir plus surtout pour voir si les ressentis sont les mêmes que les miens en autre et comment le sujet est abordé. un plus long extrait aurait été le bienvenu. les mots sont fort et oui je confirme au départ on crie en silence !!! la couverture est fluide sans chichi j aime beaucoup
BLANC Déborah
Déborah Blanc
29/11/2020
.E
.C
Le thème est fort et on imagine un chemin de croix certainement très émouvant avec des réflexions profondes mais les quelques lignes de l'extrait, même si elles sont très belles, sont bien trop courtes.
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