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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Canicule dans la baie ! - ISBN : 978-2-37759-028-5

Auteur :

Paul de Marinville

Categories : Romans
Date de parution : 07/02/2020

Extrait
(7 avis)
Couverture
Canicule dans la baie ! - ISBN : 978-2-37759-028-5

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Canicule dans la baie ! - Fable écologique contemporaine
Les très grandes marées d’équinoxe de septembre, comme aujourd’hui, coefficient 115, offrent encore parfois la possibilité d’attraper quelques beaux bouquets dans des rochers qui ne sont accessibles seulement à marée basse qu’à ces exceptionnels moments de l’année. Seulement, le coin est connu, et le jour, fatidique. On ne doit pas être loin d’une centaine de badauds et pêcheurs à pied qui attendent impatiemment que les flots se retirent pour se précipiter sur le caillou qui émerge une fois par an. Le premier arrivé sera le meilleur servi, et
pourra passer son filet aux meilleurs endroits, alors, il y a toujours un téméraire qui prend le risque de s’avancer dans l’eau jusqu’à la poitrine, encombré de son épuisette, de ses crochets à crabes et d’un gros panier. Chaque année, c’est le même folklore et il y a de plus en plus de monde pour le spectacle mais il y a, hélas, de moins en moins de ces délicieux petits crustacés. Crevettes grises et bouquets de Chausey sont devenus rares au fil du temps. C’est devenu un évènement « médiatisé » par l’industrie locale du tourisme : la marée du siècle… Chaque année ? Curieuse façon de compter, non ? Le premier pêcheur à pied à oser à s’engager dans les flots sableux marron est vêtu d’un long ciré jaune à capuche. Je le reconnais. Ce coup-ci, c’est le jeune Leroux, le fils du garagiste de Jullouville, un gamin à conneries que les gendarmes ont déjà embarqué plusieurs fois pour ivresse sur la voie publique, une vraie tête brûlée. Là, le petit Leroux, il me fait peur. Il a dû commencer à boire un peu tôt. La météo est grise avec des vaguelettes mauvaises et cet imbécile prend le chemin de la Passe à José, trajet le plus court pour atteindre l’îlot rocheux, mais dont le goulot est connu pour son fort courant descendant à la basse mer. Ce qui doit arriver arrive. De l’eau pratiquement jusqu’aux aisselles, le jeune homme s’embourbe les pieds dans la vase et perd l’équilibre. Il est au plus mauvais endroit. Empêtré par son matériel et ses grandes
cuissardes qui se remplissent de flotte, il est emporté vers le large et commence à boire la tasse : dans ses cris qui s’éteignent, on assiste, effarés et impuissants, à sa noyade… Illico, devant tant de témoins, les secours de Granville (la SNSM ou Société Nationale de Sauvetage en Mer) sont alertés plutôt dix fois qu’une. Ça m’a remué. Je ne suis pas allé à la pêche. J’ai fait demi-tour et je suis retourné chez moi. Les rotors des hélicoptères rouges et jaunes de la sécurité civile ont ronronné comme des méchants frelons toute la journée, obsédante musique d’un drame collectif. J’ai mal dormi. Noyé pour une poignée de crevettes ! C’est le sens de l’article d’Ouest France qui traîne sur le comptoir du bar de Carolles. Là, pour une fois, je suis bien d’accord avec le journaleux. Dans ce bistrot, depuis presque toujours, je bois mon petit jus de chaussette tout noir : le café n’est pas la spécialité normande que j’apprécie le plus mais cet instant est devenu pour moi un rituel social et l’occasion de commenter avec les uns et les autres les évènements locaux.
Je vis seul. Caroline, la « barmaid », forte femme et vraie normande affable au look de Viking avec un torchon sur l’épaule, commente.
– Bon, d’accord, il faisait chier son père et un peu tout le monde, mais quand même, c’est un peu
sévère. Pauvre gosse… Pff…
– Oui. J’y étais… Et puis, pas terrible comme publicité pour la région.
– Pour ça, c’est sûr… En plus, ils n’ont pas tout dit dans le journal.
– Tu as d’autres infos ?
– Ma nièce, à Granville, celle qui travaille pour NET+, elle nettoie les bureaux de la gendarmerie maritime. Ils ont dit que le corps, pourtant repêché le soir même, était méconnaissable. Bouffé de partout comme par des requins.
– Des requins aux rochers de Carolles ? Foutaises ! Ce n’est pas possible. Il n’y en a pas ici ! Eh ! Des piranhas pendant que tu y es !… Le gamin s’est plutôt fait déchiqueter par l’hélice d’un bateau. Pour la marée de l’année, il y en avait des dizaines et des dizaines, des chaluts, des zodiaques, des voiliers, des scooters de mer… Comme pour le Débarquement ! Tout ce qui flotte pour atteindre les grands bancs de sable à praires était là. Un véritable embouteillage comme sur le périphérique de Caen un vendredi soir à 17 heures de la veille du week-end de la Pentecôte… C’est devenu de la folie furieuse, cette marée… Bon, Caro, je file. J’ai un groupe de trente pékins à la pointe du Groin du Sud à St Léonard. A plus ma belle !
Je suis guide indépendant de la baie du Mont Saint Michel. Depuis des dizaines d’années, j’arpente les plages de la région. Sans me vanter, je dois connaître tous les coquillages du coin ! Je suis un normand d’adoption. Mes parents possédaient la plus importante quincaillerie d’Avignon et avaient acheté juste après la guerre la « Villa des Pins », une grande et belle maison bourgeoise de vacances, à Carolles, qui était alors un coin assez chic et réputé pour son microclimat iodé. Quelques bâtisses de la Belle Epoque sont encore discrètement cachées dans de beaux parcs emmurés de ce beau village discrètement accroché à la falaise du bord de mer. Loin du four estival d’Avignon et de la pagaille colorée et bruyante du festival, chaque année, on passait les trois mois des grandes vacances ici, dans cette fraicheur septentrionale, avec ma mère, ma soeur et les bonnes. Une cuillère en argent dans la bouche, j’ai appris à marcher dans le joli et doux sable doré de la plage de Carolles au milieu de milliards de puces de mer qui tressautaient dans tous les sens, affolées, et qui chatouillaient ma fine peau de bébé. J’ai collectionné les adorables petits coquillages qui brillaient comme des pierres précieuses au retrait des premières vagues de la marée haute : dentales, chapeaux chinois, troques, coques roses, grains de café, un vrai petit bazar irisé de nacre ! Plus tard, gamin solitaire très attiré par les choses de la nature, j’ai exploré en
culottes courtes tous les recoins de la côte. Ces immenses plages et cette mer qui disparaissait à des kilomètres m’offraient la liberté et furent l’écrin de mon bonheur d’enfant dans une riche et belle nature… J’adorais venir ici. Ce faisant, il s’est avéré que mon père, très souvent absent, avait un vice caché : le jeu et les casinos, peut-être les filles aussi, ça va avec… Jamais su vraiment… En tout cas, endetté jusqu’au cou, le padre, un beau jour, il s’est suicidé d’un coup de fusil de chasse dans la bouche avec une cartouche de chevrotines à la Cabane Vauban, point de vue inoubliable sur la baie et le Mont. On doit lui reconnaître un certain goût de la mise en scène dans le choix de ce site autrefois sauvage, isolé, et uniquement accessible après une petite marche… Du panache pour son départ définitif… A l’héritage, il ne restait quasiment rien du patrimoine familial. Ma mère en mourut. Ma soeur épousa un comédien brésilien évangéliste rencontré au festival d’Avignon et vit depuis à Rio avec une ribambelle d’enfants. On ne s’est jamais revus. J’avais dix-huit ans. D’extrême justesse, j’ai réussi à garder pour moi la petite annexe technique de la grande Villa des Pins de Carolles vendue par nécessité pour rembourser les créanciers. Après un échec amoureux cuisant sur le pont d’Avignon avec ma première petite amie, râteau facilement explicable puisque mes parents étaient déclarés ruinés, et, nouvel orphelin, je me suis réfugié comme un bernard-l’hermite dans cette minuscule bicoque de Carolles : j’y suis resté.
La première fois, ne pas rentrer en septembre à Avignon et affronter, seul, des saisons inconnues, c’était comme un voyage à l’autre bout du monde, une nouvelle vie de Robinson…
Après une scolarité défaillante et sans diplôme, j’ai d’abord vécu de bric et de broc sur les reliquats financiers de mon héritage, puis, j’ai survécu avec les modestes gains de petits boulots dégottés dans le coin, des activités toujours liées à la mer, la pêche ou les estivants. L’hiver, je surveillais les maisons inhabitées des grands bourgeois et l’été, j’étais de plus en plus sollicité pour accompagner des familles ou des petits groupes de curieux qui souhaitaient traverser à pied la baie du Mont Saint Michel. Par le bouche à oreille, je devins connu pour ça. Peu à peu, cette dernière activité se structura avec le développement touristique et une demande croissante de ce type de visites pédestres. C’est devenu mon métier officiel : guide conférencier et accompagnateur du Parc Naturel de la Baie. J’ai dû passer un brevet de secouriste, et j’ai lu et étudié toute l’histoire du Mont, de la baie et de la nature de ce pays que j’ai vu changer bien trop vite à mon goût, surtout ces derniers temps. Je n’ai pas beaucoup de besoins domestiques, je n’ai pas d’enfant et je n’aime pas voyager. Cela n’a pas été toujours facile mais, maintenant, au bout de toutes ces années passées à me serrer la ceinture, je gagne ma vie honnêtement en aimant ce que je fais. Je ne suis pas riche, plutôt pauvre même, mais je suis libre. Modernité oblige, j’ai investi dans un site internet et mes clients randonneurs s’inscrivent à l’écran sans me rencontrer. Ils trouvent toutes les précisions, les conditions, les prix, les horaires et lieux de rendez-vous en français et en anglais. Les avantages des nouvelles technologies ! Des Japonais et, récemment, des Chinois me contactent par ce biais… C’est amusant, ces étrangers, mais la langue est un problème. Je songe à le résoudre et j’ai un plan perso. Pour tout vous dire, je fréquente régulièrement un site de rencontres asiatiques dans l’espoir de trouver une partenaire chinoise ou japonaise qui travaillerait avec moi dans sa langue natale et qui accompagnerait l’homme que je suis dans la troisième partie de sa vie qui se profile à l’horizon… J’ai toujours un peu fantasmé sur les femmes asiatiques… Je n’en ai pas honte. Même Facebook devient le premier site de rencontre et,
aujourd’hui, dans les pays modernes, 30% des gens se marient grâce aux réseaux sociaux… Et, entre nous, ici, à Carolles ? Je vous le demande ? Qui pourrais-je rencontrer ? Un clone de Caroline ? Notez que je n’ai rien contre cette dernière, au contraire. Je l’aime beaucoup. Caroline est une bonne personne fiable et, peutêtre bien, ma seule et véritable amie.
En attendant de trouver la princesse de Pékin ou de Tokyo, je mène une vie saine, autonome et, que dieu me protège, je suis jusqu’à présent en bonne santé. Visage buriné, j’ai la cinquantaine passée et quelques bons amis qui sont pour la plupart des femmes avec qui j’ai eu des relationssans lendemain mais avec lesquelles j’ai gardé des contacts amicaux. Mon jardin secret et mon plaisir personnel, c’est de faire de la bonne cuisine avec des produits de grande qualité. J’aime la bonne chair. Je suis un ermite moderne. Je vais bien, mais
mon âge me tracasse et l’air du temps m’inquiète.

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Commentaires

Parent Alain
Harley
09/02/2020
.E
.C
Enormément de sincérité, de simplicité et de bon sens se dégage de cet extrait. Il fait bon vivre proche de la nature et de tout ce qu'elle offre pour qui c'est le voir. Pourtant, les choses changent, le Monde change, les gens changent et notre héros s'interroge et du coup nous interroge aussi sur ces changements, sur les plaisirs simples, le virtuel, notre consommation, notre rapport à l'autre, ce que nous gagnons et ce que nous perdons dans cette évolution. Très intéressant et touchant.
TOPSCHER Nelly
Nelly78114
10/02/2020
.E
.C
Un extrait que j'ai trouvé touchant presque émouvant. Beaucoup de réflexions naissent de ces quelques lignes. J'aime beaucoup la dernière phrase.
Langlois Sophie
Sophie L2
11/02/2020
.E
.C
L'attachement à un lieu, son évolution dans le temps, la solitude, la nature qui enveloppe se personnage. On part très vite en bord de mer et au pied de ce site naturel exceptionnel et envoutant. De ressentis simples se dégagent pourtant de vraies émotions. L'histoire de cet homme doit ressembler à des milliers d'autres. Elle semble faite de plaisirs simples et de quêtes humaines.
Ngijol Félicité
FKN
13/02/2020
.E
.C
Fable écologiste? Déjà je suis intriguée. Les personnages sont hauts en couleur et sympathiques. ça donne envie de lire cette fable!
clement Delahay
La Pléiade
17/02/2020
.E
.C
L'auto portrait d'un homme simple et la peinture de sa région, la solitude, la force de la nature, le monde virtuel numérique qui, comme le changement climatique, vient bouleverser nos vies. Est-ce pour le meilleur ou pour le pire ? Le personnage s'interroge comme nous sur le sens de sa vie avec honnêteté.
Carré Clotilde
Clotilde C
01/03/2020
.E
.C
Les espaces naturels sont surement les derniers refuges pour nous les humains. Chaque seconde passée nous plonge un peu plus dans le virtuel et tous ces réseaux sociaux accumulés ressemblent de plus en plus à des labyrinthes dans lesquels tout le monde plonge sans réfléchir. Une pause et nous sommes tous confrontés à notre besoin de ressentir l'élément naturel. Que choisir entre la solitude et la beauté de la baie du Mont saint-Michel , entre la multiplication des "Fausses" relations auxquelles de nombreuses personnes s'accrochent en oubliant la vraie vie ? L'âge et ses questionnements, la quête de l'âme soeur, les plaisirs simples, la solitude, ou se cache dans tout cela, le bonheur ou les petits bonheurs ? Ce livre pourrait-être écrit par bon nombre d'entre nous.
Ludovic Pennat
Ratatouille
03/06/2020
.E
.C
Le tout ressemble à une histoire simple et vraie. Le roman donne l'impression de mettre en exergue des problèmes de société et le sujet de la solitude. Vraie vie, clone, internet, réseaux sociaux et l'être humain avide de contacts authentique et surtout de ce que le virtuel ne pourra jamais donner, de la chaleur humaine, intéressant !
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