pas vu, pas lu

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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Battre de l'elle

Auteur :

auclair.demaplume

Categories : Nouvelles
Date de parution : 14/09/2020

Extrait
(11 avis)
Couverture
Battre de l'elle

Ma première nouvelle de coeur !! Un tel plaisir de me lancer dans son écriture en souvenir d'un challenge lancé par une amie qui, depuis, a ouvert sa maison d'éditions

Battre de l'elle

Lorsque Jean entra dans la pièce, de dix mètres carrés, sobrement peinte en bleu et dénuée de toute chaleur, l’infirmière l’attendait debout au centre, perdue dans ses songes. Une ride inquiète barrait son front de part en part, et ses yeux d’un bleu cobalt trahissaient son désarroi profond. Ces quatre murs tristes, elle les avait surnommés à juste titre, le petit mouroir.

Elle portait sur elle son costume habituel d’infirmière en soin palliatif, une blouse d’un bleu pâle surmontée d’un calot déposé à la hâte sur sa chevelure blonde cendrée. Elle avait cette allure de petite fille fragile qui porte tous les malheurs du monde sur ses épaules et un costume bien trop grand pour elle.

Elle avouait bien volontiers, à qui voulait l’entendre, qu’elle était aussi peu douée pour les mots que dans ses rapports humains. Surprenant pour une infirmière n'est-ce pas ? Elle possédait de plus cette candeur sans limite qui lui conférait cette incapacité à prendre la mesure de ses propres maladresses. Elle s’évertuait à débiter son discours formaté aux familles sans la moindre once d’empathie.

Pourtant cette fois, elle ne savait pas pourquoi mais elle sentait que ce serait différent. Elle était comme saisie d’un malaise, le souffle coupé, chancelante, désorientée, incapable de reprendre le contrôle de son esprit, elle se laissait traverser par d’innombrables sentiments contraires.

C’est probablement pour cette raison qu’elle ne l’entendit pas entrer lui pour se placer imperceptiblement derrière elle. Avec sa carrure imposante d’homme dévasté par le chagrin qui a réussi non sans exploit à rassembler toutes ses forces pour affronter l’inévitable. Elle eut d’abord un léger mouvement de recul en l'apercevant puis se ravisa face à sa mine déconfite.

Elle débita ses premiers mots maladroitement avec un assez banal :

" Bonjour Monsieur Martinez, comment allez-vous ce matin ? Vous vous souvenez pourquoi nous sommes ici ? "

C'est alors qu'elle fut immédiatement saisie par l’intensité de son regard, sombre et triste à la fois presque absent. Comme s'il était dans cette pièce debout avec elle mais pas tout à fait présent non plus.

Jean était un assez bel homme, du haut de son mètre 93, malgré son âge avancé, il gardait une forme olympique, des fossettes railleuses implacablement postées au coin de ses joues lui donnaient cet air malicieux et ses yeux d’un vert émeraude complétaient la panoplie avec élégance. Son regard autrefois lumineux avait désormais laissé place à cet éclat sombre terni par la douleur de la perte.

Alors quand l'infirmière se tourna face à lui, il préféra pivoter pour s'engouffrer dans ses pensées les plus lointaines et rester hors d'atteinte. Tout son corps lui criait de fuir à toutes jambes cette réalité qui lui cisaillait la poitrine. Il ne pouvait se résoudre à laisser les mots éclater, comme d'insignifiantes bulles de savon noires poisseuses, qui flotteraient dans l’air pour venir se coller contre sa rétine et ses joues détrempées. Ce serait comme envisager de creuser un sillon si profond, presque invisible, dans son cœur, avec la pointe d’un couteau acéré et ne laisser place qu’à une plaie béante.

Comment pourrait-il effacer 35 ans de sa vie en un claquement ? Comment gommer des décennies d’amour sous prétexte que la vie elle s'en est allée ? Il ne l’accepterait jamais. C’était inenvisageable, impensable si insensé.

Tout ce qu’il désirait à cet instant, c’était de la revoir se mouvoir autour de lui dans une arabesque folle et lui chuchotter à l’oreille,

" Chéri et si nous allions faire cette balade que tu aimes tant dans les bois d’Eden près de la rivière d’Adam .. "

Il aurait répondu oui sans l'ombre d'un doute en lui déposant un baiser sur le front tout en lui caressant ses boucles grises qu'il affectionnait tant.

Mais à cet instant, il se sentait comme pris au piège entre torpeur et tourment. Il n’avait pourtant qu'un désir, s'enfuir et se laisser transporter 35 ans en arrière aux prémices de leur histoire pour la faire revivre encore et encore pour toujours.

Il le désira si fort, que sa mémoire, elle fit le reste en laissant défiler sous ses yeux ébahis les images et les sons d’un passé révolu. Comme si le mécanisme d’une machine à bobine projetait son passé sur écran géant.

C’est alors qu’il se souvint, de ce fameux jour de printemps à New-York, à cette époque lointaine, où il travaillait pour une firme dans le nucléaire. Il était en charge des projets à l’export pour les Etats-Unis.

Il travaillait démesurément, dormait peu, mangeait mal et s’accordait quelques vagues sorties pour s'aérer entre deux projets. Il se plaisait à écouter différents groupes de jeunes artistes dans ce café-théâtre sur la cinquième avenue, El Pablo. Oui c’était bien ça, El pablo. Se souvenir ravivait en lui tant de choses, tant de sensations délicieuses comment pourrait-il oublier..

Comment oublier cet instant précis comme suspendu à ses lèvres, les battements assourdissants de son coeur, son regard presque envoûtant. Les rideaux de velours rouges, le parquet brun un peu vétuste, les chaises de bar bancales, les tables rondes aux pieds d’acier, les nappes à carreaux usées et ce champagne de très mauvais goût.

Comment aurait-il pu oublier, sa robe à fourreau rouge, son sourire étincelant, son regard intense souligné d’un trait de khôl qui trahissait une blessure d’antan, cette fine cicatrice sous l'arcade sourcilière gauche et ses cheveux bruns retombés en cascade sur ses épaules graciles parsemés de boucles couleur ébène. Elle était renversante seule sur cette scène derrière son piano prête à en découdre avec la valse sentimentale de Tchaïkovski. Elle semblait tout à la fois, d’une intense fragilité et d’une force considérable. Un simple regard d’elle et son cœur avait vrillé comme galvanisé par l’évanescence de son âme.

Et quand elle avait fait résonner les premières notes sur son piano, c’est toute la salle qui s’était tue à l’unisson. Elle égrenait ce morceau si difficile avec une facilité déconcertante et cette grâce extraordinaire. C’était comme-ci elle avait été déposée sur cette scène tel un ange pour s'envoler ensuite.

Quand elle eut enfin fini sa démonstration, une larme orpheline coulait lentement sur sa joue. A cet instant précis, il avait su, que plus rien ne serait pareil. Qu’il ne pourrait plus jamais détacher son regard d’elle. Il se sentait déjà comme témoin privilégié de la manifestation des tréfonds de son âme.

Il savait qu’il lui faudrait inévitablement la revoir pour l’écouter déverser un peu plus d’elle à chaque fois. El Pablo, ce café-théâtre, de la cinquième, était devenu pour eux, le berceau de leur amour naissant.

" Monsieur Martinez, vous m’entendez, vous êtes toujours là ? Monsieur Martinez ? "

Les mots de l’infirmière le ramenèrent imperceptiblement à la réalité. Il refit surface péniblement à grandes goulées d’oxygène. Il mit de nombreuses minutes à s’extraire de sa torpeur comme pris dans un état léthargique profond. Il aurait voulu gagner une poignée de secondes supplémentaires avec elle et rester dans son souvenir. Revoir son sourire. Entendre son rire. La revoir lui jouer une dernière fois la valse sentimentale de Tchaïkovski.

" Monsieur Martinez, comme je vous le disais tout à l’heure, j’ai quelque chose de très difficile à vous annoncer.. "

Puis, elle ne contrôla plus rien, les mots se mirent à jaillir telle une horde de petits cailloux tranchants au galop prêts à se déverser du bout de ses lèvres.

" Monsieur Martinez, votre femme Claude nous a quittés cette nuit, dans son sommeil à 4h du matin. Elle n’a pas souffert je vous rassure. Elle est apaisée désormais. Je vous présente toutes mes plus sincères condoléances.. "

Après ces quelques mots lâchés à la volée, elle s'enfuit à grandes enjambées, sans un regard pour Jean, le laissant seul dans cette pièce ausssitôt devenue lugubre.

Non non non, il n’était pas encore prêt à entendre ces mots tranchants. Il ne le voulait pas même. On ne se prépare jamais vraiment au pire à l'inavouable. On ne le peut pas à vrai dire. Il chancela, n’y tenant plus, ses cannes n’avaient plus cette vigueur d’antan. Il se sentait comme anéanti, transi par le choc qui cette fois était devenu bien réel. Il avait comme l’impression que ses entrailles brulaient à l'intérieur tel le magma d’un volcan en fusion. Comme-ci son monde s’était tordu pour se briser en mille morceaux et se perdre à jamais dans les méandres de leur passé.

Accepter de vivre sans elle c’était pour ainsi dire s’amputer d’un membre essentiel sans béquille sans équilibre.

Il se voyait funambule sans fil. Écrivain sans plume. Nu c'était ça il se sentait nu sans elle.

Mais il savait pourtant en son for intérieur qu’elle n’aurait pas souhaité le voir comme ça. Que la vie était ainsi faite et qu'il lui fallait accepter l'inéluctable.

Elle lui aurait alors soufflé à l’oreille quelque chose de son cru :

" Mon chéri, mon tendre amour, ta vie ne s’arrête pas après moi. Tu dois vivre de nouveaux jours. La vie est belle ! Sors, va-t’en, quitte donc ce manteau de misère. Et emmène-moi, emmène-moi partout où tu iras. "

Un jour peut-être, le plus tard possible, on se retrouvera. Et n‘oublie pas : à jamais à toi, à jamais à moi, ta tendre Claude.

C’est ainsi, dans cette pièce chargée d’elle et de son souvenir, qu’il trouva la force de se relever pour lui rendre un dernier hommage seul. Et fredonner cette chanson sublime qu’elle aimait tant..

« Je veux mourir vieux, dans tes bras de soie.

Sous un ciel pluvieux, pour que l’on s’y noie.

Je n’ai qu’un seul vœu, avant l’au-delà.

C’est ton sel, ton feu, pour brûler ma voix.

Tes boucles d’ébène, face à l’océan.

Contemple la plaine, que m’effleure le vent.

Sous les perles brunes et les ciels d’ivoire.

Dans les mers les dunes, où l’on vient s’asseoir.

On prendra le temps, de tout voir

D'aimer chaque instant comme un dernier soir ».

Trois mois après ses funérailles…la vie avait repris son cours. Jean se laissait porter par cette danse morne du quotidien. Comme chaque jour, il rentrait après une promenade avec Toutsi ce magnifique épagneul breton qu'ils avaient adopté il y a 8 ans. Vestige d'une vie à jamais ébranlée par son absence. Mais les réflexes demeurent, déposer son manteau sur la panthère magnifique chinée lors d'un voyage à Prague, ôter ses souliers, se servir son bon vieux single malt Macallan préféré, remettre le tourne disque Bigben en marche pour écouter comme tous les soirs la valse sentimentale de Tchaïkovski.

Puis comme chaque fois il battrait la mesure du temps qui passe sans elle.

⭐ Instagram auclair.demaplume

⭐ Portrait de Harding Meyer

En souvenir du challenge que tu nous avais lancé @Morgane Laghi-Perseghin. Ecrire la préface de ta nouvelle que je mettrai plus tard avec son accord ci-dessous.

Commentaires

Théri Stéphane
Stéphane Theri
15/09/2020
.E
.C
Bienvenue sur Pas Vu, Pas Lu Caroline ! Je suis heureux de vous compter parmi nos auteurs et vous voir dévoiler l'étendue de vos écrits; Ce texte flotte entre poésie et émotions. Il vous ressemble et traite d'un sujet délicat. La perte de l'être cher pèse lourd dans un parcours de vie qui doit se réinventer. Exercice pas facile et courageux que ces premiers mots.
clement Delahay
La Pléiade
15/09/2020
.E
.C
J'ai trouvé dans ce texte une multitude de sensations. Il y a de l'émotion, de la pudeur, des mots d'amour et une introspection délicatement révélée sur le désarroi provoqué par le drame. J'aime le rythme et la légèreté de cette plume qui ne faillit pas dans le descriptif des émotions. Il y a encore un tant soit peu de retenue dans l'écriture. Toutefois, les vers de poésie s'inscrivent déjà dans la maitrise.
BLANC Déborah
Déborah Blanc
16/09/2020
.E
.C
Un joli coup de plume pour un sujet douloureux. Il y a beaucoup de poésie, des "sonorités", de belles images. Il y a de la densité aussi dans les mots choisis. Les descriptions sont justes. J'ai été un peu perturbée par une ponctuation parfois imprécise (des virgules ou des points absents) m'obligeant à relire certains passages. Le rythme lent est plaisant, comme une série de voiles à ôter successivement pour atteindre le cœur de cette intimité perdue.
TOPSCHER Nelly
Nelly78114
17/09/2020
.E
.C
Que d'émotions dans ce texte! Perdre un être cher est toujours difficile. La plume sait rester légère malgré tout. Bien joué.
Pihan Bernard
Le Bouquiniste
19/09/2020
.E
.C
Bel échantillon et début prometteur. Vous avez tous mes encouragements.
Martineau Martin
Le Biblio Gus
19/09/2020
.E
.C
Commet effacer 35 ans de sa vie ? Impossible, tout simplement impossible et, quand il s'agit de sentiments, c'est un piège terrible qui se referme sur les pensées quotidiennes.
Delmare Fanny
Fanny
20/09/2020
.E
.C
Beaucoup d'émotion et des vers sensitifs.
Frémont Nina
Nina
22/09/2020
.E
.C
Quelques maladresses mais une écriture sensitive, empreinte d'énormément de ressentis, d'une touche de vérité très forte. Vous avez du talent.
Isatis Jacques
Isatis
23/09/2020
.E
.C
Nombreuses sont les révélations sur des ressentis forts de sens. Nouvelle facile à lire.
Carré Clotilde
Clotilde C
24/09/2020
.E
.C
Touchant et très certainement évocateur de vécu.
Luciani Marina
Libellule
14/10/2020
.E
.C
Le la de l'absence résonne dans presque toutes les lignes. La poésie est d'une douceur intense.
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