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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

A vrai dire - Deux nuits et trois jours - Une vie pour elle (en collaboration avec Vincent Pelloux)

Auteur :

FKN

Categories : Nouvelles
Date de parution : 11/10/2019

Extrait
(10 avis)
Couverture
A vrai dire - Deux nuits et trois jours - Une vie pour elle (en collaboration avec Vincent Pelloux)


A vrai dire

 Déné se lève et va sur la terrasse. L’air est lourd aujourd’hui et elle déteste la clim. Elle regarde le feuillage épais de la jungle qui surplombe sa maison. Il verse une ombre salvatrice à travers le vaste salon. L’air a un parfum de frangipane. Elle a toujours aimé l’Indonésie. Malgré les lenteurs administratives, elle s’y est toujours senti chez elle. La chaleur, le sourire des gens, la légèreté des tenues, lui donnent un sentiment profond de liberté et d’aisance. Ça fait un an qu’elle vit ici dans une maison éco-responsable, dans la ville sacrée de Tampaksiring, à vingt minutes en scooter d’Ubud. Elle est bâtie dans un ensemble de petites villas qui forment une délicieuse résidence faite de bambous, de verre et de métal. Quelque chose de léger comparé au monolithe qu’elle a laissé dans le dix-septième arrondissement de Paris. Là où vit sa fille Asana.

 Chacun ici a une histoire de fuite et de reconstruction. Auprès d’Ashanty, leur facilitatrice spirituelle, les habitants.tes apprennent à redonner du sens à leur existence. Déné a un entretien deux fois par semaine avec elle en tête à tête. Elle attend ce moment avec une anticipation infantile. Une petite étincelle qui danse dans son cœur. Ça pourrait sembler ridicule d’avoir autant de joie à montrer son cahier avec des notes et des dessins quand on est une femme de bientôt quarante ans, mais selon Ashanty c’est une preuve de confiance et d’abandon. Alors Déné s’ouvre. C’est ainsi qu’elle a trouvé les mots qui lui faisaient défaut et qu’elle y a puiser le courage d’écrire. Face à l’avalanche d’horreurs qui avait secoué sa famille depuis un an, son silence était passé pour de la lâcheté. Et la rumeur n’avait pas tort.  Il était temps de parler. 

Déné a envie d’un thé glacé. Elle retourne dans le salon et se dirige vers la cuisine, une open-kitchen qui fait face à l’océan vert dont le feuillage frémit sous les caresses d’un vent chaud et humide. Elle choisit un thé au mangoustan acheté dans une exploitation voisine. Nengah sa gouvernante balinaise, se précipite vers elle et lui enlève avec douceur la théière des mains. Déné lui sourit et prend le grand verre fumant que lui tend la jeune femme. Elle retourne ensuite sur la terrasse en cueillant au passage sur une déserte son journal de vie. Elle s’installe sur une des chaises longues qui s’alanguissent sur un deck en bambou, et pose le verre et le cahier sur la petite table de bambou qui les jouxte.  Une brise agite joyeusement les feuilles des plantes en pot. Déné savoure ce délicieux courant d’air. Elle rassemble à deux mains sa chevelure moussue au sommet de son crâne pour rafraîchir sa nuque, fixe le tout avec une baguette et se saisit du journal. Il est temps de se relire. Chaque mot a été pesé soigneusement. Chaque situation décortiquée avec l’aide d’Ashanty. Se livrer est crucial. De là dépendra l’avenir de la succession Mimran. Surtout, il faut oser le faire sans fard, se regarder sans masque. Elle inspire puis expire lentement et ouvre le cahier gris en moleskine. Ce qu’elle lit la satisfait. Elle referme le cahier et s’étire longuement. De loin lui parviennent les bribes d’une conversation joyeuse. Ses voisins ont de la visite. Son sanctuaire si paisible sera lui aussi envahi bientôt. Déné sent poindre en elle une pointe d’agacement. Pourquoi faut-il que le monde se mêle de ce qui ne le regarde pas ? Quelle absurdité de devoir répondre des actes inqualifiables perpétrés par un homme qu’elle a tant aimé mais dont elle était séparée ! C’était par défi que Déné avait séduit Serge, avec cette tranquille arrogance que confère la jeunesse. Pas une seconde elle avait imaginé qu’il la mènerait vers les sentiers tortueux de l’enfer.
Elle se reprend. Ce qui est fait est fait, c’est sur le futur qu’il faut tabler maintenant.




Deux nuits et trois jours

Elle se laissa choir sur les draps froissés, hébétée et triomphante. « C’était donc ça la douleur d’Anna Karénina ? D’Emma Bovary ? Comme je les comprends ! » Tous ses histoires d’amour, de sang et de passion, elle se promettait de les relire à l’ombre de ce nouveau savoir. Maintenant qu’elle partageait cette marque gravée dans la chair. Maintenant qu’elle vivait ça, le plaisir, le vertige des sens et le sentiment de s’oublier, de s’anéantir pour devenir Nous.  Elle se mit à chantonner intérieurement. . « L’amour est enfant de Bohème… ». Luis avait crié, un feulement malgré lui qui l’avait surpris et laissé vulnérable et si beau, couché sur son flan l’air égaré. Il avait décollé la mèche de cheveux blonds de son front sur lequel perlaient quelques gouttes de sueur.  Il l’avait contemplé, elle, en lui caressant la hanche. Elle s’était laissé regarder. Brûlante, le souffle court encore d’avoir aimé et la poitrine palpitante. Epatha avait oublié tout réserve et sans pudeur s’offrait à l’admiration de son amant. De l’homme qui était le premier à faire chanter son corps. Elle en avait oublié les cicatrices et les souffrances endurées. Il pouvait tout voir, elle avait tous les courages maintenant.
Après deux nuits et trois jours, ils s’étaient dit aurevoir au pied de l’immeuble d’Epatha, comme de enfants sages. Elle grimpa les marches en sautillant malgré sa valise. Luis la regarda s’éloigner. Elle avait gardé cette démarche flottante comme si ses pieds effleuraient les nuages.
Luis
 Deux mois auparavant, le 10 Mars, le cabinet d’avocats qui employait Luis, Donnat Phuong et Shlossberg célébrait autour d’un brunch l’arrivée des nouveaux employés. Dès que Luis vit Epatha quelque chose résonna dans sa vie. Elle avait une démarche sautillante et précieuse, comme si elle marchait sur la pointe des pieds. Une allure qui lui parut si familière qu’il abandonna la discussion insipide qui avait débuté avec ses collègues pour aller lui proposer un verre. – Je suis une grande fille je sais me servir, lui avait-elle répondu. Ponctuant sa repartie d’un sourire éclatant. – Ce n’était pas l’effet recherché, dit-il. Fondant sur eux comme un rapace, Pierre Donnat l’un des associés fondateurs, les avait saisis tous deux par l’épaule et s’était exclamé - Cher Luis ! Je vois que tu as repéré notre perle, je te présente Epatha, ou Epi pour les intimes. C’est une brillante recrue qui fait ses débuts chez DPS comme stagiaire. Epi, ici, c’est sans chichi, on s’appelle tous par nos prénoms ! Mais attention, je suis responsable de toi ma belle, ton père me l’a fait jurer ! Allez les enfants ! Amusez-vous ! Mais ne faites rien que je ne ferai pas !  Il avait éclaté d’un rire bruyant et virile. En Trois minutes tout avait été dit et Pierre Donnat fonça sur un autre groupe. Epi et Luis avaient échangé un regard complice. Quand elle souriait, trois fossettes creusaient l’ovale de son visage, deux sur les joues, et une plus discrète au-dessus de la lèvre. Pour Luis, ce fut comme un coup de tonnerre. Il eu un sentiment violent de déjà-vu qui lui donna le vertige. Il vacilla. Epi le rattrapa avec douceur alors qu’il s’appuyait maladroitement à la table du buffet. -Tout va bien ? Elle avait l’air si inquiet qu’il eut envie de l’embrasser.



Une vie pour elle

Il était 20 heures le surlendemain lorsque Yanis rentra sans bruit dans l’appartement. Tout excité, sourire scotché aux lèvres, il posa son manteau sur le porte-manteaux et cacha dessous le cadeau qu’il avait acheté. Il se frotta les mains, les yeux pétillants à l’idée de la surprise qu’il allait lui faire.
Il tendit l’oreille et ne perçut aucun bruit, ce qui l’étonna. D’habitude elle l’attendait pour dîner en regardant la télévision et en allumant une bougie parfumée. Il entra dans le salon éclairé seulement par la lumière bleutée de la télévision dont le son était coupé. Personne sur le canapé.
            En levant la tête il l’aperçut dans l’encadrement de la baie vitrée, appuyée nonchalamment sur l’étagère, une main derrière le dos. Elle s’approcha de lui en balançant ses hanches. L’humeur était à l’amour ce soir, tout comme lors de son dernier retour de séminaire, trois semaines avant. Elle l’avait attendu ainsi, à demi-cachée derrière la bibliothèque, vêtue du même pull blanc en laine qui lui laissait une épaule découverte et descendait sur ses jambes. Elle avait dansé langoureusement vers lui puis avait mordu sa bouche avec fougue. Elle lui avait ôté sa veste et défait méticuleusement les boutons de sa chemise pour caresser sa poitrine musclée. Elle sentait le muguet, une odeur fraîche. Il lui avait enlevé son pull, elle était nue en dessous. Il avait promené la pointe de sa langue autour de son sein, dessinant des cercles de plus en plus petits, se rapprochant du mamelon devenu dur auquel il accola sa bouche. Un gémissement lui avait répondu. Elle avait promené ses mains sur son dos, avait senti rouler ses muscles, l’avait attiré vers elle. Il se perdit en elle. Leur plaisir avait été à l’unisson et les avait laissé hébétés, haletants, en sueur. Il s’en était suivi comme toujours d’un long et tendre câlin.
            Il la vit s’approcher et s’appuyer de nouveau sur l’étagère. Un  léger tintement de verre sur le bois le surprit. Il alluma la lumière. Ses cheveux étaient en désordre, son pull tiraillé dans tous les sens. L’œil était lourd, le mascara avait coulé. Il vit la bouteille de Vodka avant qu’elle ne tente de la cacher de nouveau dans son dos. Un hoquet lui fit comprendre qu’elle était ivre.

Parties intégrantes du recueil de nouvelles "Entre Désirs & Secrets". Le recueil sera disponible à la vente dès le 1er novembre 2019. Il est publé par les éditions Terhoma www.terhoma.org  et sera ensuite disponible dans vos librairies habituelles au prix public TTC de 15 euros.






 

Commentaires

Théri Stéphane
Stéphane Theri
11/10/2019
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Superbes nouvelles ! Tu as du talent Félicité. J'attends avec beaucoup d'impatience ton premier roman. Ta plume semble légère pour qui la croise sans attention particulière. Cependant, dès que l'on va au bout de ses deux nouvelles, on prend la pleine mesure des sujets que tu as souhaité traiter. Bravo ! Tu as un style à toi qui mêle sensibilité et humanité.
Caillon Marie-Pierre
Marie-Pierre
12/10/2019
.E
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Ces histoires vous transportent assez vite vers ailleurs, vers les autres, vers celles et ceux qui ont une vie différente parce que vécue à l'autre bout du Monde ou bien tout simplement parce que les protagonistes ne font pas partie de notre vie, de la mienne. Deux corps qui s'enflamment l'un contre l'autre, l'un pour l'autre, c'est ce que notre existence offre de plus beau, de plus fort. Déné, Epatha, Yanis, quels beaux prénoms ! J'aime beaucoup.
Habert Alice
Alice
31/10/2019
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.C
Tout cela est joliment écrit !
Lavanant Brieuc
Brieuc de Saint-Malo
04/11/2019
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.C
Surprenant ! On ressent bien le changement de style sur la co-écriture plus franche mais "Deux jours et trois nuits" ça commence vraiment bien. Ubud, je connais, Les senteurs de Bali aussi. Je ne sais pas ou va cette femme mais elle prête.
Maréchal Rémy
Rémy M
17/11/2019
.E
.C
La nouvelle : A vrai dire me plait vraiment. L'extrait de la deuxième est trop court. Pour la troisième, l'extrait ne dévoile rien qui puisse nous faire comprendre le titre. Il faut en lire plus pour, dirait-on, découvrir la surprise et ce qui se cache derrière l'abus d'alcool de cette femme. Peut-être un surprise moins agréable !
Pihan Bernard
Le Bouquiniste
20/11/2019
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.C
A vrai dire. Une grande idée que celle de parler vrai. J'ai envie de connaître la suite. L'Indonésie, on en revient avec la mémoire olfactive touchée et cela fait de nouveau revivre le voyage effectué. FKN, je me suis retrouvé à Bali dès les premiers mots, merci. C'est un jeu du chat et de la souris cette nouvelle. Deux nuits et trois jours, l'extrait est trop court, je n'ai pas d'avis, peut-être un texte érotique ou une romance ? Une vie pour elle, c'est la vraie vie surtout avec de bons et de mauvais jours. Là, on glisse dans un mauvais plans sans savoir pourquoi.
Robsart Amy
Amy
22/11/2019
.E
.C
Quelle volupté que le début de cette nouvelle " A vrai dire" ! On pose ses valises très facilement et cette phrase : "Chacun ici a une histoire de fuite et de reconstruction." est tellement vrai pour tellement de monde sur terre. Survivre à un scandale qui vous touche ou touche l'un de vos proches est une épreuve colossale de vie. Personne ne sort jamais indemne de pareille aventure. Dans la moiteur indonésienne, un thé glacé ne peut qu'apaiser l'esprit. FKN, vos mots sont bien choisis et pose délicatement sur le lecteur, l'ambiance et l'état d'esprit de Déné. Votre personnage et sa maturité sont immédiatement perceptible. J'aime vos premières lignes et suis assez satisfaite par ce que je découvre sur ce site. Merci et bravo ! Deux nuits et trois jours, semble porter la même délicatesse de propos mais c'est un peu court pour en dire davantage. Je crois qu'il serait bon d'allonger un peu l'extrait. La troisième nouvelle est écrite dans un rythme complètement différent. L'humeur est à la mauvaise surprise. Comment pourrait-il en être autrement ? Ce que l'alcool a de plus terrifiant, c'est qu'elle défigure plus qu'elle ne répare celles et ceux qui pensaient s'y réfugier pour oublier une peine ou ne pas la ressentir. Le réveil est toujours douloureux pour le consommateur ou la consommatrice mais également pour son entourage. Qu'allons nous, avec Yanis, découvrir derrière ce hoquet d'ivresse ?
Maréchal Rémy
Rémy M
18/12/2019
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Le contraste entre la 1ère, la 2ème et la troisième nouvelle est stupéfiant. J'aime la douceur des mots d'à vrai dire et le rythme de deux jours et trois nuits. L'ensemble est bien écrit.
Alina Marchand
Bahia
02/03/2020
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.C
Je reste emballée par l'extrait de la nouvelle intitulée " A vrai dire". L'écriture est fluide, l'Indonésie pose une note d'exotisme et les senteurs de frangipane se mêlent assez bien aux enjeux. Déné, quel beau prénom, il vous parle sans dire un mot. Il y a de la délicatesse dans ces phrases et en même temps énormément d'efficacité dans la manière d'amener les informations. Je trouve cela très bien écrit.
Community Manager
Community Manager
27/04/2020
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.C
Les deux premiers extraits sont tous les deux porteurs d'une plume qui effleure plus qu'elle n'égratigne. Les propos sonnent juste dans " A vrai dire" et dès les premières lignes, ont identifie la difficulté que représente une mise à nue et la volonté d'affronter des rumeurs" ou ce qui n'est peut-être q'un flot de ragots. Les descriptions et certains mots nous mènent aisément à voyager jusqu'à Bali.
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